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Patron de la Troupe : Le Père Christian de Chergé

Le prieur de Tibhirine

 

Ancien de la 27ème, Dom Christian Marie de Chergé est l'un des sept moines trappistes assassinés par le GIA en Algérie en 1996. Le texte qui suit est la reproduction intégrale du testament spirituel rédigé par Christian, prieur de Notre-Dame de l'Atlas, testament laissé à sa famille en 1994. Enlevés dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, assassinés le mardi 21 mai 1996, c'est entourés de tous leurs voisins musulmans bouleversés, qu'ils ont été ensevelis dans la terre de leur monastère de Tibhirine, le mardi 4 juin 1996. L'Eglise d'Algérie les avaient associés dans une même célébration aux funérailles de leur protecteur et ami le cardinal Léon-Etienne DUVAL, Archevêque émérite d'Alger décédé le 30 mai 1996. Frère Christian: Moine et Prêtre, 59 ans, Prieur du monastère. Entré au monastère de l'Atlas en 1969, il a fait son noviciat à l'abbaye d'Aiguebelle.

Christian de Chergé

 

Au nom de Dieu, le père Christian et ses frères son présent en terre d’Islam pour un contact avec l’autre, comme un ami.

 

Les frères de Notre-Dame de l’Atlas l’avaient compris mieux que quiconque et ils accueillaient et se laissaient accueillir par un contact direct avec la population locale.

 

En 1979, il est à l’origine d’un groupe de prière avec les musulman : ribât- es- salâm. Ce qui signifie littéralement « lien de paix ». Les membres du groupe se proposent de vivre une solidarité spirituelle avec leur entourage de deux manière : en vivant fraternellement aux ôtés de leur amis musulmans, en particulier, les plus humble, et en reconnaissant l’islam comme un chemin spirituel jusqu’à s’aventurer dans sa tradition et sa prière. Ils ont pris l’exhortation de saint Paul : Appliquez vous à garder l’unité de l’Esprit dans le lien de la paix » (Ep 4,3). Ils se veulent eux-mêmes des liens de paix. Aux débuts de l’Islam, des moines soldats veillaient dans les ribâts, des monastères fortifiés, aux frontières de l’Islam. Lorsque grandira en Algérie l’influence d’un Islam intégriste prônant l’exclusion de ce qui n’est pas musulman, le groupe abandonnera le terme de ribâts qui pourrait être mal interprété. Ils conservent le nom de « Lien de paix ».

 

Une vie offerte...

 

Le temps de l'enfance

  • 18 Janvier 1937 : Naissance de Christian de Chergé à Colmar.
  • Octobre 1942 : La famille de Chergé arrive en Algérie.
  • 1945 : Christian écrit sur un billet : "Je serai prêtre".
  • 1955 : Christian annonce à ses parents sa décision de devenir prêtre.

 

Le séminaire / Le service militaire

  • 6 Octobre 1956 : Il entre au séminaire des Carmes à Paris (Chambre 29).
  • 1959 : Service militaire en Algérie. Christian est lieutenant dans une S.A.S. près de Tiaret.
  • 3 Juillet 1960 : Assassinat de son ami Mohamed, garde champêtre pour avoir alerté sa section des dangers qu'elle courait.

 

Prêtre à Paris

  • 21 Mars 1964 : Ordination sacerdotale à St Sulpice.
  • Septembre 1964 - Juin 1969 : Christian est chapelain au Sacré-Coeur de Montmartre et directeur de la Maîtrise.
  • Septembre 1969 : Il entre au noviciat d'Aiguebelle.

 

Premières années à N-D de Tibhirine

  • 15 Janvier 1971 : Arrivée au monastère N-D de l'Atlas.
  • Octobre 1972 - Juin 1974 : Frère Christian part à Rome étudier l'arabe.
  • 21 Septembre 1974 : Retour à Tibhirine, prière nocturne avec un musulman.
  • 11 Octobre 1976 : Profession solennelle à N-D de l'Atlas.
  • 17 Février 1978 : Décès de son père.
  • 31 Mars 1984 : Christian est élu prieur de la communauté.

 

Les dernières années : Conflit en Algérie et terrorisme

  • Décembre 1991 : Victoire du front islamique aux élections
  • 29 Juin 1992 : Assassinat du président Boudiaf
  • Octobre 1993 : Ultimatum du Groupe Islamique Armé lancé aux étrangers.
  • 14 Décembre 1993 : Assassinat de 12 travailleurs croates à quelques kilomètes du monastère.
  • 1er Décembre 1993 : Début de la rédaction de son testament à Alger.
  • 24 Décembre 1993 : Un groupe armé pénètre dans le monastère.
  • 1er Janvier 1994 : Fin de la rédaction du testament à N-D de Tibhirine.
  • 8 Mai 1994: Assassinat d'Henri Verges.
  • 3 Septembre 1995 : Assassinat de religieuses à Alger.
  • 27 Mars 1996 : Enlèvement des 7 moines de Tibhirine.
  • 20 Avril 1996 : Un message enregistré est envoyé par les ravisseurs.
  • 21 Mai 1996 : Un communiqué du G.I.A. annonce l'exécution des moines.

 

Testament spirituel : Quand un A-Dieu s'envisage...

 

"S'il m'arrivait un jour - et ça pourrait être aujourd'hui - d'être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j'aimerais que ma communauté, mon Eglise, ma famille, se souviennent que ma vie était donnée à Dieu et à ce pays.

 

Qu'ils acceptent que le Maître Unique de toute vie ne saurait être étranger à ce départ brutal. Qu'ils prient pour moi: comment serais-je trouvé digne d'une telle offrande? Qu'ils sachent associer cette mort à tant d'autres aussi violentes laissées dans l'indifférence de l'anonymat. Ma vie n'a pas plus de prix qu'une autre. Elle n'en a pas moins non plus. En tout cas, elle n'a pas l'innocence de l'enfance.

 

J'ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde, et même de celui-là qui me frapperait aveuglément. J'aimerais, le moment venu, avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de tout cœur à qui m'aurait atteint. Je ne saurais souhaiter une telle mort. Il me paraît important de le professer.

 

Je ne vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j'aime soit indistinctement accusé de mon meurtre. C'est trop cher payé ce qu'on appellera, peut-être, la "grâce du martyre" que de la devoir à un Algérien, quel qu'il soit, surtout s'il dit agir en fidélité à ce qu'il croit être l'Islam. Je sais le mépris dont on a pu entourer les Algériens pris globalement. Je sais aussi les caricatures de l'Islam qu'encourage un certain idéalisme. Il est trop facile de se donner bonne conscience en identifiant cette voie religieuse avec les intégrismes de ses extrémistes.

 

L'Algérie et l'Islam, pour moi, c'est autre chose, c'est un corps et une âme. Je l'ai assez proclamé, je crois, au vu et au su de ce que j'en ai reçu, y retrouvant si souvent ce droit fil conducteur de l'Evangile appris aux genoux de ma mère, ma toute première église, précisément en Algérie, et, déjà dans le respect des croyants musulmans. Ma mort, évidemment, paraîtra donner raison à ceux qui m'ont rapidement traité de naïf, ou d'idéaliste : "qu'il dise maintenant ce qu'il en pense !"

 

Mais ceux-là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité. Voici que je pourrai, s'il plaît à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec Lui Ses enfants de l'Islam tels qu'il les voit, tout illuminés de la gloire du Christ, fruits de Sa Passion, investis par le Don de l'Esprit dont la joie secrète sera toujours d'établir la communion et de rétablir la ressemblance, en jouant avec les différences. Cette vie perdue, totalement mienne, et totalement leur, je rends grâce à Dieu qui semble l'avoir voulue tout entière pour cette joie-là, envers et malgré tout.

 

Dans ce MERCI où tout est dit, désormais, de ma vie, je vous inclus bien sûr, amis d'hier et d'aujourd'hui, et vous, ô amis d'ici, aux côtés de ma mère et de mon père, de mes sœurs et de mes frères et des leurs, centuple accordé comme il était promis !

 

Et toi aussi, l'ami de la dernière minute, qui n'aura pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi je le veux ce merci, et cet "A-Dieu" envisagé de toi. Et qu'il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s'il plaît à Dieu, notre Père à tous deux.

 

Amen ! Inch Allah !"

 

Père Christian de Chergé

Alger, 1er décembre 1993

Tibhirine, 1er janvier 1994